« Apartheid », « occupation » : du bon usage des mots

Les attentats de ce triste début d’année ont ramené beaucoup de nos doux rêveurs sur le plancher des vaches. Les leçons à tirer sont dures à avaler : le multiculturalisme n’est pas la panacée, la France n’est pas une auberge espagnole, l’École a d’autres valeurs à transmettre que la tolérance et « sortez couverts ! », un choc des cultures a bien lieu chez nous et le principe de nation n’a pas dit son dernier mot. Quant à la liberté d’expression, ceux qui refusent depuis quarante ans d’appeler un chat un chat sont bien mal outillés pour la promouvoir. Et même s’ils ont à leur service exclusif l’immense majorité des médias conventionnels, ils doivent savoir qu’Internet permet à chacun (pour combien de temps encore ?), sous réserve des efforts nécessaires à la compréhension d’un monde complexe, de ne pas s’en laisser conter.

Dans l’ardeur de la charlite aiguë dont sont atteints nos dirigeants, Manuel Valls s’est senti autorisé à débrider son langage. Ainsi a-t-il parlé de la France comme sujette à l’apartheid. Rappelons que l’apartheid (« séparation » en afrikaans) était un régime de ségrégation législative au profit d’une minorité de Blancs venus s’installer chez des Noirs. Or, est-il question de ségrégation législative dans la République française ? Absolument pas, et d’ailleurs quantité d’associations appointées par l’État ont fait du respect des quotas leur fonds de commerce, et de la France la capitale mondiale des récriminations communautaires. Est-il davantage question d’une minorité blanche venue s’établir avec violence sur un continent noir ? Pour l’instant en tout cas nos manuels scolaires n’en font pas état.


Mais peut-être que Manuel Valls faisait référence à un état de fait constaté dans certains coins du pays. Dans ce cas, je me sens en devoir de livrer à notre Premier ministre et à toutes celles et ceux qui partagent chaque jour sa table entre un comité interministériel et un voyage en première classe sous haute surveillance le témoignage d’un usager de la France ordinaire.


Je vis en Essonne, un département que Monsieur Valls connaît très bien pour en avoir été député et maire de préfecture durant de nombreuses années, avant que Monsieur Hollande ne fasse appel à ses services. J’emprunte régulièrement la ligne 399 du bus reliant la gare de Massy-Palaiseau à celle de Juvisy. Ayant fait mienne l’obsession des quotas qui anime notre République des ayants droit, je me suis rapidement pris à faire de la « sociologie des transports en commun » (je m’apprête à déposer le nom à l’INPI). Dans cette optique, j’ai pris pour habitude d’ouvrir grand les yeux et les oreilles pour m’imprégner de ce qui m’entoure. Je puis certifier le résultat que voici.


Dans un bus emmenant cinquante personnes (chauffeur compris), on trouve systématiquement environ trente-cinq personnes d’origine sub-saharienne, sept à huit personnes d’origine arabe, le reste typé caucasien. Ce genre de constat est difficile à entendre, soit parce qu’il laisse supposer une arrière-pensée portant son auteur à « déraper », soit parce qu’il est susceptible de dépayser – donc d’inquiéter – la France profonde qui ne connaît l’exotisme qu’à la télévision. Il faut lutter contre les préjugés, en particulier ceux qui véhiculent l’idée d’une France nécessairement blanche. Le Français-type n’est ni noir, ni gris, ni blanc car la francité est un héritage plus qu’une hérédité et que les héritiers (i.e. débiteurs) du monde entier sont les bienvenus. Cependant, et c’est une évidence, le Français-type parle… français ! Or, lorsque, dans le même bus, après avoir raisonné mes yeux je m’en remets à mes oreilles, je me retrouve désarmé face à ceux qui parlent du grand remplacement.


En effet, les langues africaines sont de rigueur, tout comme l’arabe ou le turc. Et parmi les sept Caucasiens (dont des Roms, nombreux autour de Massy), ce s