Condorcet, l'anti-Chouard ?

Depuis quelques mois, il bruit un vent de révolte vis-à-vis du principe de gouvernement représentatif, accusé d'avoir, dès l'origine, spolié le peuple de ses droits par l'accaparement de tous les pouvoirs au profit d'une caste de possédants sans vergogne. C'est une façon très habile de montrer combien nos représentants actuels sont illégitimes, et d'expliquer leur incurie manifeste par une sorte de complot de classe et d'égoïsme atavique. Or, rien n'est plus dangereux que de réduire les faits à un sempiternel conflit entre ignobles possédants et humbles dépossédés. Condorcet fut de ces hommes, nobles de naissance, qui, aveuglés par un idéal de progrès, se donnèrent corps et âme au salut de l'humanité. Unique représentant des Lumières - ou presque - à avoir vécu la Révolution, et à y avoir contribué, il a vu poindre, mieux que personne, les deux déshérités de l'ancien despotisme, à savoir le nombre d'un côté, la raison de l'autre. Dans sa lutte pour une instruction publique il se met à dos Robespierre qui lui préfère une éducation nationale ; dans le recours aux lumières des sociétés de savants pour guider le peuple dans sa quête de connaissances, il s'aliène Marat pour qui toute prétention au savoir est une insulte à l'égalité déifiée. Il voulait voir le nombre s'en remettre à la raison, et la raison épauler le nombre, ce que révèlent nombre de ses discours sur le besoin d'instruire les masses avant que de leur confier les rênes du pouvoir, d'où son double attachement à l'instruction et à la représentation.



Quoi qu'en disent certains aujourd'hui, c'est bel et bien le nombre qui l'a emporté. La raison s'est éclipsée comme un simple supplément d'âme pour ne plus jamais reparaître sur le devant de la scène, et le projet d'éducation nationale de Robespierre a aujourd'hui les faveurs de nos dirigeants, tous bords confondus. Condorcet, lui, a payé sa naïveté de sa vie, deux ans après le discours qu'il a tenu devant l'Assemblée au mois d'avril 1792, et quelques mois avant la chute de l'Incorruptible. Voici ce discours.



Messieurs,

Offrir à tous les individus de l'espèce humaine les moyens de pourvoir à leurs besoins, d'assurer leur bien-être, de connaître et d'exercer leurs droits, d'entendre et de remplir leurs devoirs ; Assurer à chacun d'eux la facilité de perfectionner son industrie, de se rendre capable des fonctions sociales auxquelles il a droit d'être appelé, de développer toute l'étendue des talents qu'il a reçus de la nature, et par là, établir entre les citoyens une égalité de fait, et rendre réelle l'égalité politique reconnue par la loi . Tel doit être le premier but d'une instruction nationale ; et, sous ce point de vue, elle est pour la puissance publique un devoir de justice. Diriger l'enseignement de manière que la perfection des arts augmente les jouissances de la généralité des citoyens et l'aisance de ceux qui les cultivent ; qu'un plus grand nombre d'hommes deviennent capables de bien remplir les fonctions nécessaires à la société, et que les progrès toujours croissants des lumières ouvrent une source inépuisable de secours dans nos besoins, de remèdes dans nos maux, de moyens de bonheur individuel et de prospérité commune ; cultiver enfin, dans chaque génération, les facultés physiques, intellectuelles et morales, et, par là, contribuer à ce perfectionnement général et graduel de l'espèce humaine, dernier but vers lequel toute institution sociale doit être dirigée : tel doit être l'objet de l'instruction ; et c'est pour la puissance publique un devoir imposé par l'intérêt commun de la société, par celui de l'humanité entière.


Mais en considérant sous ce double point de vue la tâche immense qui nous a été imposée, nous avons senti, dès nos premiers pas, qu'il existait une portion du système général de l'instruction qu'il était possible d'en détacher, sans nuire à l'ensemble, et qu'il était nécessai