De l'accord d'une union, en genre et en nombre

En apport à un débat déjà bien fourni sur la question des familles de parents homosexuels, je soumets aux lecteurs de passage une humble contribution. Puisse celle-ci ne pas attirer à elle les foudres du prêt-à-penser ni les reproches de tiédeur de ceux pour qui le débat n’est même pas envisageable. Quoi qu’il en soit, les jeux sont faits.



La nature est une marâtre indigne. Elle prescrit à ses rejetons, condamnés à se reproduire, de ne le faire que par paires, et par paires hétéroclites. Autrement dit, elle conditionne la constitution du noyau familial. Elle conjugue les êtres, en quelque sorte, mais sa grammaire prescrit à ceux-ci un accord en genre et en nombre.


En genre d’abord, car il est impossible – du moins jusqu’au jour où la science saura lever cet « interdit » - que deux êtres de même sexe se reproduisent. Il y a là une injustice flagrante eu égard à l’amour en tant que seule et unique légitimité matrimoniale aux yeux de notre modernité. La nature nous impose la jonction des contraires, soit l’accouplement du mâle et de la femelle. C’est notre animalité qui nous est renvoyée à la figure.


En nombre ensuite, car, physiologiquement, un enfant ne peut naître que de l’union de deux êtres, et deux seulement. Nous pourrions figurer ceci vulgairement par la rencontre d’un et un seul organe émetteur avec un et un seul organe récepteur (inutile ici d’entrer dans des détails d’ordre biologique). La nature impose donc, une fois de plus, ses conditions à la procréation : « 1 + 1 = 1 + n », n entier naturel.


En définitive, la reproduction de l’espèce obéit à une double loi ; un premier volet de cette loi se prononce sur l’hétérogénéité nécessaire des acteurs, un second sur leur nombre. D’où l’accord susmentionné, en genre et en nombre.


Face à cela, le progrès tend de plus en plus à reconnaître aux couples homosexuels – dont il ne s’agit nullement, par ailleurs, de nier leur amour véritable et la légitimité de cet amour – le droit au mariage, assorti, inévitablement, d’un droit à la parentalité (les deux combats menés n’en font qu’un, le premier étant la condition du deuxième). C’est le volet « en genre » qui fait débat, comme étant une discrimination de plus en plus injustifiée, de moins en moins supportable.


Quels sont les arguments allant dans ce sens ? Pêle-mêle : le fait que des couples homosexuels vivent déjà ensemble, qu’ils désirent pouvoir hériter l’un de l’autre, élever des enfants en famille, que la société ne peut nier les faits, qu’elle doit en prendre acte et se soumettre à l’évidence de ces faits, que toute autre espèce de réflexion est tout à fait déplacée. En outre, seules des considérations socio-économiques doivent importer en l’occurrence, et un couple homosexuel économiquement et affectivement stable sera toujours plus propice à élever un enfant qu’un couple hétérosexuel en conflit permanent et souffrant de lourds handicaps financiers.


Notre propos ne sera pas ici d’infirmer ou de souscrire à chacun de ses arguments. Le fait est que le gouvernement, pour des raisons qui n’ont pas toujours à voir avec ce brûlant sujet, a déjà planifié l’institutionnalisation du mariage dit « gay », que l’adoption suivra dans quelque temps et qu’aucune manifestation d’un bord comme de l’autre n’apportera quoi que ce soit au débat, si bruyantes puissent-elles être, si démocratiques puissent-elles se revendiquer. Néanmoins, nous voudrions rapidement porter l’attention de chacun sur deux points en prise directe avec le présent débat, et cependant très peu mis en avant : la question de l’innéité de l’homosexualité d’une part, celle de l’ « accord en nombre » d’autre part.


En effet, sans même pouvoir démontrer scientifiquement leurs doutes, leurs réserves, leurs craintes, les tenants du refus au mariage gay invoquent majoritairement (en laissant de côté le caractère sacramentel du mariage) le fait qu’un mariage a originellement pour vocation l’institution d’une famille, qu’il s’appuie en premier lieu sur la perpétuation de l’espèce et qu’en ces termes, le mariage homosexuel est un non-sens. Ceci nous amène à nous interroger sur l’innéité ou non de l’homosexualité, en réponse éventuelle à ces critiques. Car, de deux choses l’une, soit l’homosexualité est une préférence d’ordre naturelle, en sommeil jusqu’aux premiers émois amoureux, soit elle est un choix volontaire, une affaire de goûts, un article purement culturel. Auquel cas, les ennemis du mariage homosexuel seraient fondés à émettre des doute sur l’adoption par des couples homosexuels, suite logique à leur obtention du mariage. De fait, comment ne pas penser qu’en cas de « culturalité » de l’homosexualité, les enfants élevés par des couples homosexuels ne seraient pas prédisposés à le devenir à leur tour ? Ceci n’engendre en rien jugements de valeur ou anathèmes vis-à-vis d’une orientation sexuelle par rapport à une autre, mais la question mériterait d’être posée car elle participe, plus qu’aucune autre, des doutes émis dans le camp réfractaire à la parentalité homosexuelle. En outre, et malgré les certitudes de certains lecteurs, le caractère inné de l’homosexualité ne fait aucunement l’unanimité, loin de là.


En second lieu, il faut aussi s’interroger sur ce qu’implique la remise en question du mariage s’accordant « en genre et en nombre ». Les débats actuels vont conduire rapidement à la fin de l’accord « en genre » : dorénavant, deux êtres du même sexe pourront être réputés mariés et susceptibles de fonder une famille. Leurs opposants, défenseurs d’un principe d’hétérosexualité rendu périmé, ne pourront plus s’en tenir au « c’est comme ça, et puis c’est tout ». Mais poussons plus avant dans la course du progrès, projetons-nous cinquante ans dans le futur, et imaginons que soit initié, et de plus en plus présent, un débat sur la discrimination que comporte l’accord « en nombre » : pourquoi en effet limiter l’union aboutissant à la constitution d’une famille à deux êtres uniquement (homos ou hétéros d’ailleurs) ? Que répondront ceux qui s’opposeront à la réclamation par certains du droit de polygamie (polyandrie + polygynie) si elle venait à être de plus en plus pressante, arguant de leurs droits, de l’harmonie économique et affective au sein des familles et du libre consentement de chacun des multiples conjoints ? Il y a de fortes chances que tous les adeptes de la monogamie (homosexuels inclus), devenus ipso facto réactionnaires, n’auront d’autres arguments que le plus évident : « c’est comme ça, et puis c’est tout ». Ainsi en serait-il fini des deux déterminismes imposés par l’institution matrimoniale des origines : celui en genre, et celui en nombre.

Personnellement, je me sens schizophrène quant à la question du mariage homosexuel et de l’adoption qui – je le maintiens – en découlera inévitablement. Mon moi empirique, qui côtoie quelques homosexuels – hommes, femmes, en couple, célibataires, avec ou sans enfants – ne peut pas se cacher que ces différentes aspirations, lorsqu’elles sont concrétisées, ne présentent pas de « dysfonctionnements » apparents et susceptibles de porter préjudice aux enfants concernés (et si je donne l’impression de me poser en juge impudent, c’est uniquement eu égard à l’innocence des enfants). En outre, ce moi empirique prend en compte l’impérieux et légitime besoin que ressent chaque membre d’un couple gay de pouvoir hériter du conjoint disparu, ou bénéficier de tout ce que permettent les polices d’assurance aux couples hétérosexuels en pareil cas. Toutefois, j’ai également un moi rationnel – que les mauvaises langues me demanderont de faire taire. Et ce moi rationnel ne peut se résoudre à ne pas penser que la logique naturelle n’est pas due qu’au hasard, et que chaque choix culturel opéré par l’humanité devra être assumé par la suite, pour le meilleur comme pour le pire (même si la perception de ce « pire »r ne dépasse pas bien souvent, il est vrai, le stade d’un mauvais pressentiment). Alors, a priori à dépasser ou retour de bâton à prévoir ? En tout cas, rien n’est plus stérile que de voir dans le camp « adverse », qui un amas de salauds à l’esprit étroit, qui une bande de dégénérés festifs. Une fois de plus, la raison doit se montrer plus forte que les sentiments.

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