Introuvable, la République ?

Dernière mise à jour : 7 oct. 2020

J’ai lu récemment l’ouvrage de Frédéric Rouvillois intitulé Être (ou ne pas être) républicain (Ed. du Cerf, 2016). C’est un livre intéressant qui a le grand mérite de se démarquer de la bouffonnerie ambiante autour de l’idée de République.



Rouvillois y démontre aisément que nos « républicains » revendiqués demeurent bien en peine de définir rigoureusement l’objet de leur commerce. Néanmoins, je suis un peu resté sur ma faim : ce n’est pas parce que l’on usurpe ce terme depuis deux siècles qu’il est en soi vide de sens. Pour le comprendre, il faut non seulement démythifier nos cinq gueuses, il faut aussi enjamber notre passé monarchique dont Frédéric Rouvillois semble parfois nostalgique.


La République, la « vraie », quelle fut-elle ? Rome. Et par définition. C’est à Rome que, pour la première fois, une identité collective, fortifiée par un héritage étranger (grec en l’occurrence), allait devenir un moteur politique. Dans la Rome antique, le mot « citoyen » prenait tout son sens ; on était fier d’être citoyen, on n’était marchand que par indigence. L’exact opposite de la « République » actuelle. Or être citoyen, c’était être ancré dans une communauté qui, elle-même, s’appuyait sur une tradition. En conséquence, être « républicain » consistait à se reconnaître débiteur, non ayant droit. C’est ici qu’il faut chercher les fameuses « valeurs » républicaines, dans cet attachement au commun, à la nécessité du collectif qui est à mille lieues de l’universel. Lorsque la République romaine s’est voulue « universelle », elle a signé son arrêt de mort.


Si Frédéric Rouvillois déconstruit méticuleusement les mécanismes à l’œuvre, à le lire, on finit par se dire que le mot même de « république » devient parfaitement incongru. C’est que la République n’est pas un régime politique, mais un esprit, un sentiment d’appartenance et du devoir induit. Notre « régime politique » – le gouvernement représentatif – lorgne davantage vers le concept de « démocratie », mot autour duquel Rouvillois pourrait écrire exactement le même livre. Un esprit, donc. Mais l’époque présente est totalement sourde à cette idée parce qu’elle s’est construite dans un esprit contraire. Alors que l’antique républicain révérait la Cité, la res publica en tant qu’elle le façonnait, le moderne, lui, fait de l’individu l’alpha et l’oméga de sa condition politique. En définitive, tout ce qui aujourd’hui se réclame à cors et à cris de la république, non seulement n’en est pas, mais emprunte un chemin inverse, c’est-à-dire libéral.


Attachons-nous au bilan sans appel que dresse Frédéric Rouvillois de ces satanées « valeurs », connues, à ce qu’il paraît, comme le loup blanc. L’auteur met judicieusement en rapport liberté et éducation nationale, égalité et suffrage universel, fraternité et universalisme. Or qu’est devenue l’éducation nationale ? La matrice de l’enfant-roi, de l’ayant droit, non celle de l’humble citoyen débiteur. Intrinsèquement, qu’est-ce que le suffrage universel ? L’instrument du bien commun ? Non. Il a été, il est et il demeurera celui des revendications particulières. Quant à l’universalisme, y a-t-il rien de plus fumeux et de plus contraire à la nécessité – toute « républicaine » celle-là – d’un terroir et de traditions à entretenir communément ? Voilà bien des valeurs propres à ne satisfaire qu’un esprit libéral, pas un esprit républicain. Et ne comptez pas sur la laïcité pour relever le niveau, c’est une outre vide. À Rome coexistaient les divinités privées et le culte commun, rien de tel quand on fait de la « tolérance » un article de foi… libéral, encore et toujours !