Pour une réhabilitation de Cyrille Bissette

Le passé est tellement complexe et retors que l’on ne peut s’y plonger avec le champ de vision étriqué du manichéen primaire. C’est pourtant la tendance actuelle : s’offusquer que des pans chronologiques soient insuffisamment prononcés en se gardant bien de sortir de l’ombre des faits concomitants embarrassants. Ainsi, le souvenir collectif ne retient de l’abolition définitive de l’esclavage en France que le décret de 1848 et le nom de Victor Schœlcher. De fait, ce dernier a bel et bien posé la dernière pierre de l’édifice abolitionniste. Pour autant, lui attribuer l’exclusivité de l’œuvre, c’est étudier, une fois de plus, l’Histoire avec des œillères.



Avant même que Schœlcher ne s’y intéresse, un Martiniquais au parcours pour le moins singulier s’est penché sur le sort des esclaves dans les colonies. Son nom : Cyrille Bissette. Demi-frère de Joséphine de Beauharnais, né de parents métis, il a lui-même possédé des esclaves et a participé à la répression d’une révolte en 1822. Mais dès l’année suivante, il prend conscience du caractère contre-nature de son entreprise et fait volte-face en conséquence : il sera désormais le chantre de l’abolition et le plus grand défenseur de la cause indigène. Ce revirement lui vaudra d’ailleurs d’être à son tour enchaîné et marqué au fer rouge. Après plusieurs années de bannissement, il décidera de poursuivre son action abolitionniste. Il trouvera néanmoins sur son chemin un métropolitain issu de la bourgeoisie parisienne, qui nourrit des ambitions communes depuis quelques mois : Victor Schœlcher. Contre toute attente, les deux hommes vont se vouer une haine indicible, alors même qu’ils se battent pour une cause commune. L’opacité des raisons de leur discorde demeure, malgré leur abondante correspondance.


Toutefois, engagés dans la même voie humanitariste, à une époque où les abolitionnistes se comptaient encore sur les doigts de la main, on peut légitimement s’étonner du fait que leur animosité réciproque ait pu supplanter la noblesse d’âme que requérait leur combat en commun. Comparativement, toutes proportions gardées, on imagine mal aujourd’hui les Restos du Cœur vouloir faire de l’ombre à Emmaüs ou au Secours Populaire et leur disputer le monopole de la charité. Sans rien enlever au mérite de Schœlcher et aux bienfaits de son action décisive, il est bon de rappeler que, quelques mois seulement après l’acte d’abolition, les deux hommes briguaient tous deux la députation de la Martinique. Et tous deux seront élus. Cependant, si Bissette l’emporte très largement sur son adversaire par le nombre de voix obtenues grâce à sa popularité, il a également bénéficié d’une alliance contractée avec le béké (blanc) Auguste Pécoul. A cette époque, les propos du Martiniquais sont clairement pour un rapprochement entre les races : « Ceux qui rappellent les souvenirs irritants du passé, les anciennes injustices faites à ceux qu’on appelle les hommes de couleur, et les horreurs de la servitude, peuvent être objectivement dénoncés comme travaillant à la ruine et à la destruction des colonies ». La bourgeoisie mulâtre ne lui pardonnera jamais ses accointances qu’il faut alors condamner sans ménagement, malgré le soutien populaire qui lui est acquis. Ce « traître » venait de commettre l’erreur impardonnable de tendre la main aux créoles que rien ni personne ne devait risquer d’absoudre du crime de leurs semblables. Schœlcher, bénéficiant à la fois de ses appuis maçonniques aux Antilles et républicains en métropole, sera donc le véritable vainqueur dans les esprits. Sa renommée acquise, son ascension se fera dès lors en proportion de l’oubli du Martiniquais dans les mémoires volatiles.


Comme on peut le constater, le débat abolitionniste était dès le départ voué à la récupération idéologique. Schœlcher étant considéré à l’heure actuelle par les républicains de gauche comme un « Père Fondateur », un champion de la République, il ne pouvait pas partager l’estrade de la gloire avec son pire ennemi. En toute logique, ce dernier est passé à la trappe. Une telle constatation ne met pas en porte-à-faux les différents combats progressistes menés par Schœlcher, mais montre à quel point notre histoire ne peut se résumer à un éternel conflit