Poutine et la nuisance

Nous venons d’apprendre que la Russie avait établi une liste noire de personnalités qu’elle ne souhaitait plus voir sur son territoire. C’est peut-être un procédé contestable, mais c’est avant tout une décision souveraine. Parmi ces personæ non gratæ figurent une poignée de Français. Je ne parlerai pas ici de Bruno Le Roux, dont tout le monde se fiche. Je ne parlerai pas non plus de Daniel Cohn-Bendit, dont le cas témoigne d’une faute de goût : les Russes se privent ainsi de l’un de nos plus grands comiques. Et je ne parlerai pas davantage de Caroline Fourest, dont le nom ne figure pas sur ladite liste et qui, pour cette raison même, doit trépigner de jalousie. En revanche, je dirai quelques mots de Bernard-Henri Lévy.



Ce monsieur, qui nous est servi et resservi dans les grands médias jusqu’à plus soif, a très tôt fait parler de lui. Il est parvenu à se mettre à dos la plupart des penseurs au grand cœur – Gilles Deleuze et Pierre Bourdieu, notamment – qui, très certainement, ont vite vu en lui un concurrent redoutable, bon pour l’Oscar. Passe encore l’esbroufe à brushing ; lorsque le pouvoir de nuisance est avéré, c’est plus grave.


« BHL » s’est taillé, en trente ans, une figure de militant de l’ingérence, au nom des bons sentiments que partagent celles et ceux qui n’ont jamais rien à perdre. Tout le monde ne se souvient peut-être pas de la liste de ses frasques, mais personne n’a pu oublier le rôle qu’il a tenu dans le renversement du régime de Kadhafi. Et chacun peut aujourd’hui constater le résultat : de la dictature à l’anarchie. Les Anciens disaient de Charybde en Scylla. Par provision, Vladimir Poutine a peut-être jugé bon d’appeler un nuisible un nuisible.


Il faut aussi rappeler en contrepoint que Régis Debray, lui, est interdit de territoire aux États-Unis depuis maintenant plusieurs décennies et que la liste noire américaine ne souffre, elle, aucune critique européenne. Surtout pas de la part de Bernard-Henri Lévy ou des spectres du gouvernement français. Et lorsqu’on aura pris connaissance des écrits respectifs de ces deux intellectuels, on se convaincra aisément que les Américains y perdent beaucoup plus que les Russes.


Et dans tout ça, quid de la France ? Elle a des leçons à prodiguer, comme à son habitude. Il faut avouer qu’elle n’est pas du genre à dresser des listes noires, elle qui est toujours prête à accueillir dictateurs, ayatollahs, terroristes et dépravés en tout genre, blacks, blancs, beurs, tous appelés à bénéficier du confort des droits de l’homme aux frais, semble-t-il, du contribuable.

Tous les pays n’ont pas vocation à tolérer n’importe qui sur leur sol ; tous les pays n’ont pas vocation, non plus, à devenir le terrain de jeu de géopoliticiens à la petite semaine, fussent-ils suffisamment puissants pour être des nuisibles détestés de tous et néanmoins invités partout.


*Photo : Mikhaïl Klimentyev

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